
Heu... Pas facile.
Parce que pour le moment, on est plus dans la tactique que dans la stratégie, le repli que l'offensive, les "taxis de la Marne" qu'"Aube de l'Odyssée”.
Voir par exemple l'interview de Franck Cadoret sur le site du Figaro dans laquelle il souhaite la bienvenue à Free (sic), réaffirme que le marché est très concurrentiel (re-sic), qu'il n'a jamais autant vendu qu'en décembre et début janvier, et, à sa grande surprise, a peu vendu de forfaits de la série Red pourtant créés frontalement pour lutter contre la venue de Free. Une sérénité très orientale du n°2 de SFR qui insiste sur l'attente forte d'accompagnement des clients car le prix n'est pas tout. Il a raison d'ailleurs.
Réaction nettement plus colérique d'Olivier Roussat, patron de Bouygues Telecom dans le Journal du Dimanche dans laquelle il juge l'offre à 2 euros de Free "scandaleuse" car elle intègrerait d'importants surcoûts cachés.
Nettement plus positive, car sans doute gavée de magnésium marin et ayant dû passer son dimanche à faire de la luminothérapie, "Caroline", la directrice de B&You, annonce, elle, les nouveaux forfaits dont celui à 19,99€ qui s'aligne sur son voisin Free aussi impeccablement qu'un Horse Guard à Buckingham Palace un jour de jubilé.
Et réaction très meurtrie de Delphine Ernotte d'Orange sur le thème "nous ne sommes pas des escrocs". On dirait du Balavoine.
Mais que faire, comme dirait Lénine, pour contrer Free ? Pas via leurs marques low price Sosh, B&You et Red - qui ne sont pas vraiment low cost car les coûts fixes des opérateurs demeurent. Mais avec leurs marques qu'on va devoir désormais appeler "les marques historiques" ? Avant il y avait l'opérateur historique, maintenant ce sont les marques qui sont historiques.
Leurs marques low price fixent le bas du marché et offrent, avec des variations d'offre et de prix, des propositions de nature à contrer Free. Mais les marques "historiques" donc, édifiées à coût de milliards au fil des années ? Elles sont en danger de dinosaurisation, les feuilles des arbres commençant à se raréfier suite à la chute de la météorite Free.
En d'autres termes, comment vont-elles justifier des écarts de prix aussi importants maintenant que Xavier Niel, le mirobolant, a démonté le modèle de rentabilité des opérateurs, eux aussi historiques ? Read my lips : "ils vivent de vos dépassements".
Par le service ? Par l'accompagnement ? Par la pédagogie ? Par la qualité du réseau ?
Plusieurs tentatives de réponses désordonnées se dessinent sur ces différents paramètres. Mais surtout le tarifaire, avec en tête de pont SFR qui réaffirme, par la voix de Frank Esser, sa volonté de faire "mieux pour chacun". C'est à dire que les opérateurs historiques (c'est drôle comme expression) repartent dans les délices casuistiques d'offres tarifaires générées à grands renforts d'algorithmes et de calculs sur Microsoft Excel pour jouer l'affinité la plus parfaite avec les budgets des clients. En cela, ils risquent de n'être ni aussi compétitifs que Free et surtout moins lisibles désormais depuis l'opération "noeud gordien" de Xavier Niel :
- C'est trop compliqué votre truc les gars. Je coupe. Tchac tchac les tarifs.
On devrait l'appeler Alexandre Niel en fait.
Le travail de reconquête et de sécurisation des revenus futurs - qui vont tout de même baisser c'est sûr - doit se faire sur les marques historiques. Sinon Niel n'aurait pas réussi qu'à rendre du pouvoir d'achat aux Français, mais aussi à paupériser tout le marché.
"Stratégie Bleu Océan" de Chan et Mauborgne a dû devenir le livre de chevet des opérateurs dé-free-sés. Quels maillons de la chaîne de valeur ajouter pour contrer Free ? Quels sont ceux au contraire que l'on doit valoriser ou en diminuer l'importance pour redonner à la proposition globale d'Orange, SFR et Bouygues une compétitivité ?
En fait, je leur conseillerais plutôt de lire l'excellent livre de Philippe Moati, ancien directeur d'études au Crédoc, professeur d'économie à Paris-Diderot et fondateur avec Nathalie Damery et Robert Rochefort de l'Obscoco : l'Observatoire Société et Consommation : "L'économie des bouquets. Les marchés de solution dans le nouveau capitalisme".

Selon M. Moati, le mouvement de l'économie va (devoir), est en train, de nous faire passer de marchés de produits à des marchés de solutions. L'enjeu va être de générer des "effets utiles". Qu'est-ce que c'est quoi ça les "effets utiles" ?
Les effets utiles, c'est de passer d'une logique amont à une logique aval. De partir de l'usage et non des offres. De pain grillé ou de linge propre plutôt que de grille-pain ou de lave-linge. De penser en termes de solutions aux besoins que rencontrent les clients.
Ce que M. Niel a démontré le 10 janvier (s'il y a un truc et un seul que le triumvirat avait anticipé sur Free Mobile c'est la date. Ils avaient parié le 10 ou le 12 janvier. Des génies), c'est qu'un marché n'est jamais figé même s'il a l'air mature. Et à nouveau que les clients ne savent pas ce qu'ils veulent jusqu'au moment où on leur propose. Xavier Niel a démontré que le statu quo n'était pas satisfaisant. Sa réponse est une réponse low price car low cost. Mais elle fait totalement l'impasse sur la dimension de service et d'accompagnement. Ce n'est pas son modèle économique et ce n'est pas son tempérament.
Le marché de la téléphonie mobile, surtout depuis qu'un certain Steve Jobs en col roulé noir un jour de janvier 2007 a présenté l'iPhone et renvoyé Nokia à ses Powerpoint, est un marché aussi jubilatoire qu'extrêmement compliqué. A part les amateurs avertis, rois du jailbreak et du tethering, l'immense majorité des utilisateurs est à la fois excitée et perdue devant la complexité de l'utilisation et des risques que génèrent le mobile.
- Sécurité des données personnelles (l'affaire Carrier IQ ou la collecte des données IOS) et des transactions, spam, phishing, protection contre les malwares et le piratage, protection des populations plus vulnérables (enfants, ados, personnes âgées). Vous connaissez un opérateur qui a éradiqué le problème des sms malveillants surtaxés etc. ? Mais c'est le contrat de base pourtant.
- Choix du mobile, optimisation de son utilisation et même de son fonctionnement basique.
- Clarification des informations fournies aux clients et certification de celles-ci : qu'elles proviennent des opérateurs, des manufacturiers ou des avis des clients.
- Mise en place d'une réelle relation d'accompagnement avant, pendant et après l'achat (qui suppose de supprimer les incentives aux vendeurs en boutiques...).
- Refonte totale des sites et des systèmes d'informations. Vous avez essayé de chercher une info sur un moteur de recherche de site d'opérateur, vous ? Tapez "musique" sur sfr.fr, vous obtenez plus de 46 000 réponses. 46 000 !
- Initiative de l'opérateur en push qui va s'enquérir du degré de satisfaction du client. Et pas qu'une seule fois.
- Ajustement de son offre en fonction de son usage réel. Etc.
En fait cela suppose de passer des marchés transactionnels aux marchés relationnels. Free est typiquement dans la dimension transactionnelle.
Dans les marchés de solutions, la valeur est cocréée par la relation entre le vendeur et l'acheteur. Par les échanges, interactions, demandes et réponses, conseils et réactions. Pour le moment, la relation avec SFR, Orange ou Bouygues Telecom, elle ne crée quasiment aucune valeur. En tout cas pour le client. Elle en détruit même quand on pratique la résiliation-réouverture de ligne soit disant pour offrir un meilleur forfait et obligeant le client à changer de numéro. Ou quand il faut payer pour appeler Orange ! Payer pour leur parler !
On raconte que les conseillers - les "Genius" - des Apple Store ne sont pas là pour réparer les devices des clients mais pour réparer la relation à Apple. Réparer la relation. Bigre. Pour cela, ils ont, sinon carte blanche, du moins une grande latitude d'action. On va me dire "la marge d'Apple". Mais les marges des opérateurs ?
Le plus dur pour les opérateurs historiques va être de sortir de leur paradigme actuel basé sur le tarifaire et rentrer dans une vraie logique de solutions, d'effets utiles pour le client. En plus ils disposent d'un trésor inestimable : les datas de consommation des clients.
Et puis il y a un deuxième volet. C'est l'entreprise. Le corporate comme on dit chez nous. SFR, Orange et Bouygues sont des marques-entreprise (comme Free). Bouygues c'est un peu plus compliqué parce que Bouygues ombrellise TF1 (on excusera cette formule un peu baroque). Mais quand on "est" chez Bouygues Tel ou Biniou, c'est Bouygues qui s'affiche sur l'écran en haut à gauche.
Il ne s'agit pas de se lancer dans des grandes campagnes de marque façon "Ouvrons le champ des possibles", mais de dire ce que sont ces entreprises, d'où elles viennent, pourquoi elles font ce qu'elles font. Pourquoi la téléphonie est vitale ou du moins essentielle à leur activité. En quoi elles sont différentes les unes des autres. Pour le moment, elles se confondent avec leurs marques commerciales. Les entreprises derrière sont des ectoplasmes. Il faudrait leur donner de la chair, du contenu, une présence, une existence.
Je vous laisse. Il faut que je désimlocke mon iPhone.